DISPUTATIO autour de William Cavanaugh…

Une façon différente d’aborder l’oeuvre originale de William Cavanaugh consiste à confronter les avis. Une disputatio entre deux responsables éditoriaux de référence ! A lire dans le cadre des débats incroyables que nous vivons ces dernières semaines sur la question de la laïcité…

Paru dans France Catholique capture-decran-2016-09-22-a-14-28-40

William Cavanaugh

par Gérard Leclerc

mardi 26 janvier 2010

Je comprends que Denis Sureau, président des éditions de L’Homme Nouveau se soit passionné pour le courant Radical orthodoxy et en particulier William Cavanaugh !

« Le mythe de la violence religieuse » qu’il a publié de ce théologien américain est, à mon sens, un des essais les plus importants parus ces dernières années. Important pour la philosophie politique d’abord ! Je suis, en effet, persuadé qu’il remet en cause certains concepts fondateurs de cette philosophie depuis le XVIe siècle. Celle-ci est fondée sur l’idée que l’État moderne est le produit des guerres de religion, parce qu’il fallait faire la paix civile et qu’il était le seul en mesure de l’imposer à l’encontre de la violence religieuse déchaînée. Or Cavanaugh démontre qu’il s’agit d’une contre-vérité historique : ce n’est pas la division religieuse qui a produit la violence, c’est l’État moderne en formation qui est à l’origine des conflits parce qu’il s’est notamment emparé du religieux pour affirmer sa puissance. Pardon, mais il s’agit d’une véritable révolution philosophique, conceptuelle, qui met à bat tout l’édifice de la pensée politique !

Je ne puis ici reprendre la démonstration de Cavanaugh. Il faut le lire pour se convaincre de la pertinence de sa thèse. Mais je veux insister sur une des conséquences de ce renversement. Que nous dit-il ? En deux mots : n’ayez pas peur non seulement d’agir en chrétiens dans la cité, mais d’agir aussi en tant que chrétiens.

Contrairement au préjugé aujourd’hui le mieux établi, ce n’est pas le confinement du religieux dans ce qu’on appelle l’espace privé qui permettra un meilleur service de l’intérêt général. Non, il faut que l’Église s’affirme comme corps eucharistique dans l’espace public, pour être en mesure de servir le bien commun. Ici, ce n’est plus seulement une révolution politique, c’est une révolution dans la mentalité catholique, autant que chrétienne, contemporaine. C’est le grand Jacques Maritain qui avait été à l’origine de cette distinction : agir en chrétien et en agir en tant que chrétien. William Cavanaugh la récuse. Il est en faveur d’une visibilité totale de l’Église dans l’espace public, l’Église corps eucharistique, car ce corps est nécessaire à la cité.

Les chrétiens se sont résignés à ce qu’on appelait en France « l’enfouissement », c’est-à-dire la non-visibilité par peur d’être trop arrogant par rapport aux autres, et parce qu’ils avaient intégré aussi le préjugé selon lequel c’était la laïcité intégrale qui permettrait la paix civile. Dieu sait si c’est une question actuelle ! On ne cesse de nous répéter que devant la menace du religieux, il faut étendre la protection de la laïcité sur le corps social. Cavanaugh et ses amis n’ont pas peur de bousculer la bien-pensance laïciste.

Attention, ils ne nous disent pas qu’ils veulent revenir à l’État confessionnel, ils ne remettent pas en cause le pluralisme actuel, ni l’État libéral. Ils pensent que dans ce cadre-là les chrétiens doivent affirmer leur spécificité.

Celle-ci ne consiste pas dans une obsession de l’identité comme on dit aujourd’hui, mais dans la libre expression d’une existence selon la foi et selon la grâce, où la liturgie joue d’ailleurs un rôle privilégié. Il est heureux que le courant théologique, dont Cavanaugh est un des plus brillants représentants, vienne, notamment, grâce à Denis Sureau, secouer nos conformismes et provoquer les débats les plus salutaires.

1 Message

  • 26 janvier 2010 23:32

    Cher Gérard Leclerc, je serais pour ma part plus nuancé quant aux idées de Cavanaugh. Elles ne sont pas, à mes yeux, exemptes d’équivoques. Des deux thèses qui s’affrontent sur la constitution de l’État moderne, pourquoi vouloir exclure l’une au profit de l’autre ? Sans doute y a-t-il eu, dirait le philosophe, involution des causes…

    De plus ce n’est pas l’ecclésiologie de Maritain prétendument vouée à la seule intériorité des âmes ni, sans autre précision, sa distinction entre agir « en tant que chrétien » et agir « en chrétien », qu’il faut récuser. Celle-ci se fonde sur une distinction (non une séparation) du spirituel et du temporel qui ne remet aucunement en cause la primauté du spirituel (pas plus d’ailleurs que, dans son ordre, le « politique d’abord »), et qu’il serait dangereux de vouloir dépasser.

    Si la pensée de Maritain doit être contestée et si elle a pu donner lieu à des dérives sécularisantes (un certain christianisme séculier et progressiste a pu effectivement se réclamer de lui contre son intention la plus claire), c’est en raison de sa conception de la « chrétienté profane ». Ce concept est en lui-même paradoxal et il suppose une réduction théologique de la chrétienté à un complexe culturel, religieux et politique, qu’elle n’est pas en réalité. La chrétienté est plutôt le bien commun de la « République des fidèles » comme disait Roger Bacon au XIIIe siècle, un bien commun en lui-même sacré, reçu de l’Église, et qui, incluant une culture typique, enveloppe une sagesse dont les principes théologiques et métaphysiques ont des dimensions éthiques, politiques et sociales. Source d’unité pour les civilisations humaines, la chrétienté ainsi conçue est médiatrice entre l’Église et les civilisations (à la légitime sécularité desquelles elle ne saurait se ramener).

    Ce sens de la médiation qui a manqué à la « chrétienté » maritanienne, fait aussi défaut, d’une autre manière – et plus radicalement encore, je le crains – à la vision de Cavanaugh qui, à mon avis, brouille les frontières du spirituel et du temporel. Ce qu’il appelle dès lors, dans un précédant ouvrage « Torture et Eucharistie », « une ’contre-politique’ eucharistique », confine à un pansurnaturalisme qui semble désespérer du politique comme tel en sa souveraineté propre, à un moment où, par la médiation des « la République des chrétiens », il est au contraire urgent de le restaurer. Puis-je me permettre de renvoyer sur cette question à l’étude que j’ai consacrée à « Cavanaugh et la nouvelle chrétienté selon Maritain » dans « Liberté politique » de septembre 2009 (p. 129-136) ? Si la théologie de Cavanaugh peut et doit être stimulante, ce ne saurait être au prix de confusions qui entraîneraient en réalité l’Église vers de nouvelles formes de sécularisme.

    Yves Floucat

     

    => Nous publierons prochainement ce roboratif article de Yves Floucat qui par son opposition relative à la pensée de Cavanaugh, permet un éclairage différent !

 

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